Témoignage
Bernard Roman-Amat: « La notion clé est celle de la vulnérabilité »
Bernard Roman-Amat, Directeur délégué du Centre de Nancy
d’AgroParisTech - ENGREF.
Bernard Roman-Amat s’est vu confier une mission par le ministre de l’Agriculture et de la Pêche pour préparer les politiques publiques permettant une adaptation de la sylviculture au changement climatique. Son rapport, qui n’est pas encore rendu public, devrait proposer une liste de recommandations pour les propriétaires forestiers et la puissance publique. Bernard Roman-Amat participait également au séminaire de concertation organisé par la Société Forestière en janvier 2007. Entretien.
Le changement climatique va-t-il changer le métier de forestier ?
Oui, je pense. Ceci dit, ce sera différencié selon les régions et progressif dans le temps. Les forestiers des régions méditerranéennes et de basse montagne devront agir les premiers. Ce sont des zones déjà en situation de frontière ou de limite de zone et où l’augmentation des températures estivales et les diminutions de précipitation vont marquer plus vite qu’ailleurs les peuplements forestiers.
Il est toutefois difficile de faire de la prospective sur la façon précise dont ces changements auront lieu. Le changement climatique n’est appréhendé que sur la base des modèles de climatologues, qui disent tous à peu près les mêmes choses en termes de tendance. Mais les modèles sont très mauvais pour ce qui concerne la variabilité autour de ces tendances, en d’autres termes, sur l’ampleur des phénomènes exceptionnels (tempêtes, sécheresses…). Or ceux-ci ont un fort impact sur les forêts.
De nombreuses leçons ont pu être tirées de la sécheresse de 2003 dont ces modèles prévoient la multiplication. Ne faut-il pas au moins se préparer à gérer et prévenir des stress hydriques ?
C’est en effet le facteur numéro un. C’est là -dessus que doit porter l’attention des forestiers et des professionnels du développement forestier. Les outils conceptuels existent, il faut maintenant en généraliser l’utilisation.
Quelles doivent être les mesures d’adaptation à prendre ?
La question ne se pose pas de la même façon si vous êtes propriétaire forestier ou si vous êtes l’État. Dans les deux cas, cependant, il y a une notion clé, celle de la vulnérabilité. Si vous êtes propriétaire forestier, il s’agit d’abord de diagnostiquer la vulnérabilité de votre territoire aux changements climatiques. Vous n’aurez pas la même vulnérabilité selon que vos sols disposent de réserves utiles de 50mm d’eau ou de 150mm en été et si vous avez du chêne pédonculé, connu comme plutôt sensible au stress, ou bien des pins. En fonction du niveau de vulnérabilité diagnostiqué, vous aurez ainsi des décisions plus ou moins rapides à prendre : changer de sylviculture (raccourcir les révolutions, …) ou préparer un changement d’espèce forestière.
J’ai pris là les éléments de vulnérabilité de premier ordre : le sol, les essences. Il faut aussi tenir compte également d’éléments de vulnérabilité de second ordre : le risque incendie, les risques liés au voisinage, les risques sanitaires, etc. Ce diagnostic de la vulnérabilité est donc un exercice complet où l’on doit croiser de nombreux facteurs, de différents ordres. Ceci, afin de parvenir à des décisions adaptées.
Dans le cas de l’État, il y a des choses à faire qui sont d’un niveau de responsabilité que seul l’État peut assumer. Tout d’abord tenir compte de la problématique du changement climatique dans les politiques de recherche et de développement . La politique forestière doit prendre en compte cette nouvelle donne. Ensuite, il y a tout un travail à effectuer sur les risques : le dispositif français de prévention de risque sanitaire (parasites, champignons,…) est perfectible, le risque incendie de forêt et enfin le risque d’érosion. Ce dernier est un peu oublié, mais il est important en zone montagneuse. Le changement climatique qui s’annonce va induire plus de précipitations à certaines périodes. Cela aura en montagne des conséquences en termes d’érosion. Il y a donc des mesures à moyen terme à prévoir.
Y aura-t-il des différences entre le nord et le sud ?
La moitié sud de la France et la façade ouest vont être concernées les premières. Si l’on regarde l’écart entre la pluviométrie et l’évapotranspiration prévisible, on se rend compte que la zone à fort déficit estival prévu remonte assez haut en France. Il faudra donc que l’État adopte une politique différenciée selon les zones géographiques. Les priorités pourront ne pas être les mêmes : priorité aux politiques de lutte contre les incendies en zone méditerranéenne, priorité à la lutte contre les risques d’érosion dans les zones de montagne, priorité au maintien des capacités productives de bois d’œuvre dans d’autres,…
La Société Forestière a pris des options de gestion pour intégrer le réchauffement climatique dans ses choix. Elle les soumet à discussion avec les autres acteurs de la forêt. Vous avez vous-même, d’ailleurs, participé au séminaire de janvier 2007. Ce type de concertation doit-il, selon vous, être développé ?
Tout à fait. La communication est essentielle. Je suis frappé par le fait que, dans notre société, ces sujets sont encore peu connus. Une grande partie de la population les minimise et considère que tout cela est encore de la spéculation. Il y a un vrai besoin de faire connaître ces scénarios et de proposer des solutions, pour les tester, les discuter et montrer que les professionnels forestiers les prennent en compte et préparent le long terme.
Il y a donc deux types de communications à mener. Une communication grand public pour sensibiliser. Et une communication à l’intérieur des cercles forestiers. Il faut que la communauté forestière accumule des observations et échange sur ses connaissances et ses savoir-faire, comme cela avait été fait avec ce séminaire.